Tuesday

12th Dec 2017

Investigation

Club de combat: des espions russes recherchent des recrues européennes

  • Séminaire de systema aux États-Unis: le style offensif enseigne les techniques des forces spéciales russes (Photo: Sean Gerety)

Les services de renseignement russes sont soupçonnés d'utiliser des clubs d'arts martiaux pour recruter des agresseurs potentiels en Allemagne et dans d'autres pays de l'UE.

Selon plusieurs experts en sécurité, le nombre de clubs est plus élevé qu'estimé jusqu'à présent, et que des "cellules dormantes” pourraient organiser des provocations violentes avant les prochaines élections allemandes.

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  • "Ils organisent des cellules dormantes de combat," assure le chercheur russe Dmitri Chmelnizki. (Photo: Sean Gerety)

Ces avertissements surviennent alors que certains opposants au gouvernement russe vivant dans l'UE craignent d'être ciblés en raison de leur activités.

Selon Dmitri Chmelnizki, un spécialiste de l'espionnage russe qui vit à Berlin, ces clubs d'arts martiaux, qui enseignent un style offensif appelé "systema", ont tous des liens "directs ou indirects" avec le GRU ou le FSB, les renseignements militaire et intérieur russes.

Chmelnizki affirme que le GRU les utilise pour recruter des agents en Europe de l'Ouest, comme au temps de la Guerre Froide, quand le service avait des bases en ex-Allemagne de l'Est.

Dans ses investigation, le chercheur russe a comptabilisé 63 clubs de systema en Allemagne et des dizaines d'autres dans d'autres États de l'UE, dans les Balkans occidentaux et en Amérique du Nord.

La plupart des clubs se sont ouvertement vantés d’avoir des liens avec des forces spéciales russes et utilisaient aussi des insignes du GRU ou du FSB, comme des images de chauves-souris ou de St. George.

"Rien de tout cela n'est un secret pour les autorités allemandes, j'espère", dit Chmelnizki dans une interview avec EUobserver.

L’universitaire de 63 ans a fui la Russie vers l'Allemagne de l'Ouest en 1987 après avoir été jugé pour avoir fait des recherches sur le KGB, l'ancien nom du FSB.

Il a enquêté sur les clubs de systema en exploitant des sources publiques sur Internet. Il a également travaillé avec Viktor Suvorov, un ancien officier du GRU qui a été posté à Genève, en Suisse, pendant la Guerre Froide avant de s’installer au Royaume-Uni.

Chmelnizki estime qu’avec “trois à cinq agents en moyenne par groupe d’entraînement” dans les 63 clubs en Allemagne, la cinquième colonne du GRU pourrait compter jusqu'à 315 recrues.

Selon la doctrine du GRU, ces agents pourraient être utilisés pour attaquer des cibles telles que des bases militaires ou des aéroports civils si une guerre éclatait avec l’Otan. Ils pourraient également recevoir l’ordre d’instaurer ”une terreur générale en attaquant l'ennemi par l’arrière" ou "une atmosphère de suspicion, d’insécurité et de peur" au sein de la population d'un pays ennemi en temps de paix.

"Ils organisent des cellules dormantes de combat", assure Chmelnizki.

A l’approche des élections allemandes de septembre, le chercheur explique que les agents russes pourraient essayer de lancer un cycle de violence raciste avant le vote.

"Ils pourraient être utilisés pour déstabiliser la situation, par exemple en incitant à la violence lors de manifestations anti-gouvernementales, ou en lançant des cocktails molotov dans une mosquée ou un refuge pour migrants", avance-t-il.

Chmelnizki note que l'école Systema Wolf suscite "un intérêt particulier" car elle est se “développe très rapidement" en Europe.

En sept ans, elle a ouvert différentes branches en Allemagne, en Grèce, en Hongrie, en Italie, en Serbie et en Suisse, et a créé une section allemande des Night Wolves, un groupe de motards russes dont le leader est ami du président russe Vladimir Poutine.

Selon Chmelnizki, une autre école, Systema RMA, semble chercher des recrues dans les services de sécurité allemands. Il note que cinq anciens élèves d’un club à Bonn sont issus de la police spéciale allemande.

Chmelnizki explique qu'il veut s'exprimer parce qu'il se sent en danger et parce que parler publiquement pourrait aider à le protéger.

"Jusqu'à présent, je n'ai pas reçu de menaces précises, mais je sais avec qui j’ai affaire", confie-t-il à EUobserver. "Le GRU se sent comme à la maison aujourd'hui dans l’Allemagne unifiée, tout autant qu’il l'était dans l’ex-URSS.”

Dans une enquête publiée l'an dernier, le journaliste allemand Boris Reitschuster affirmait également que le GRU utilise des clubs de systema pour recruter des agents.

Il citait un rapport classé secret par un service de renseignement occidental, selon lequel le GRU avait recruté entre 250 et 300 agents en Allemagne, et qui s’étonnait que les autorités allemandes ne l'aient pas empêché.

Une autre enquête publié par l’hebdomadaire allemand Focus, comptabilisait des clubs de systema liés au GRU dans 30 villes allemandes et rapportait que le BfV, le renseignement intérieur allemand, les percevait comme une menace pour la sécurité du pays.

Plus récemment, un documentaire diffusé sur la ZDF , la télévision publique allemande, a également sonné l'alarme au sujet d’agents tchétchènes.

Un ancien officier du FSB y déclare que le service, qu'il a quitté en 2008, a utilisé des clubs d'arts martiaux en Tchétchénie, pour recruter des hommes qu'il a envoyés plus tard en Allemagne se faisant passer pour des réfugiés.

L'officier, qui témoigne anonymement, assure que les agents dormants tchétchènes pourraient "recevoir n’importe quel type d’ordre" à l'avenir.

EUobserver a contacté la plus grande école de systema, Systema Ryabko, et demandé un commentaire sur les allégations de Chmelnizki et Reitschuster.

"Les allégations que vous avez entendues sont un fruit d'une imagination malicieuse et sont totalement fausses," a répondu un correspondent anonyme dans un courrier électronique envoyé depuis un bureau de l'école à Toronto, au Canada.

Élections allemandes

Avec les élections allemandes dans quatre mois, le GRU est déjà accusé d'avoir tenté d'interférer dans la campagne en piratant des députés allemands.

"Nous identifions cela comme une campagne dirigée par la Russie", a déclaré Hans-Georg Maaßen, le patron du BfV lors d'une conférence à Potsdam, en Allemagne, le 5 mai, évoquant la possibilité que des données piratées soit utilisées.

"Qu'ils le fassent, cela relève d’une décision politique ... qui je suppose sera prise au Kremlin", a-t-il estimé.

Les renseignements et la police allemands ont refusé de dire s'ils estiment que les renseignements russes représentent une menace physique aussi bien que numérique.

"Nous ne divulguons pas nos concepts en matière de sécurité", a déclaré un porte-parole de la police de Berlin.

Stefan Meister, un expert allemand sur la Russie, estime que le renseignement russe a ciblé l'Allemagne dans le cadre d'une campagne anti-européenne plus large, mais qu'il est peu probable que le Kremlin aille au-delà de la propagande et des opérations cybernétiques.

L'état-major général et les services de renseignement russes ont d'abord réfléchi à comment contrer l'influence occidentale après les manifestations anti-Poutine en Russie en 2011 et 2012, explique Meister, qui est chercheur à l'Institut allemand des affaires étrangères, un centre de réflexion de Berlin.


Poutine, lui-même ancien directeur du FSB, s'est senti "attaqué" par l'Occident, qu'il a accusé d'avoir organisé les rassemblements.

"Le Kremlin a discuté de la manière de se défendre, d'intervenir dans nos sociétés, de manipuler le débat public, d'exploiter les faiblesses de l'UE pour l'affaiblir", précise Meister dans un entretien avec EUobserver.

Il ajoute que l'Allemagne est une "cible" car elle soutient les sanctions européenne contre la Russie et parce qu'elle est vitale aussi pour la stabilité économique et politique de l'UE.

Selon Meister, qui a participé au documentaire de ZDF, il y a des "spéculations" au sein des "cercles d'experts" en Allemagne selon lesquelles soit Poutine ou Ramzan Kadyrov, le leader tchétchène, pourraient utiliser des agents tchétchènes pour "influencer la communauté musulmane en Europe et les soutenir dans l'organisation d'attaques terroristes".

"Ce n'est pas la façon dont les forces de sécurité russes travaillent," note cependant l'expert. "Ils veulent affaiblir le système, montrer ses faiblesses, mais ils ne veulent pas organiser une sorte de coup".

Il y a "de la panique et une surestimation" en termes de "ce que les Russes sont capables de faire", observe-t-il.

Eerik Kross, qui a traqué les espions russes quand il dirigeait le Kapo, le service de sécurité intérieur estonien, de 1995 à 2000, est d'un avis différent

Selon lui, un rassemblement anti-gouvernemental à Berlin l'année dernière "portait la marque de fabrique" d'une "opération spéciale" menée par les renseignement russe et conçue pour influencer la politique allemande.

Le 23 janvier 2016, la Convention internationale des Allemands-Russes, une association basée à Berlin qui nie avoir des liens avec le Kremlin, a rassemblé 700 hommes et femmes devant le bureau de la chancelière allemande Angela Merkel.

Les organisateurs avaient appelé via Facebook les extrémistes anti-musulmans et néo-nazis à les rejoindre.

La manifestation s'est déroulée en parallèle à une campagne de propagande soutenue par le Kremlin sur de fausses allégations selon lesquelles des migrants auraient violé une fille d'origine russe.

'Systématique, agressive'

Hors d'Allemagne, l'enquête de Chmelnizki a montré que les clubs de combat liés au GRU et au FSB se sont multipliés ailleurs en Europe.

Le chercheur estime que neuf écoles de systema, dont les fondateurs sont "tous des officiers du GRU ou du KGB-FSB", ont connu une l'expansion internationale "intense" ces 10 dernières années sans "aucune explication naturelle et visible".

Il suggère que ce phénomène ressemble à une "opération bien pensée et à grande échelle des services secrets, accompagnée d’un financement gouvernemental puissant".

L’école Systema Ryabko a des succursales en Autriche, en Belgique, en République tchèque, en Estonie, en France, en Grèce, en Hongrie, en Irlande, en Italie, en Lettonie, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Pologne, en Portugal, en Roumanie, en Slovaquie, en Slovénie, en Espagne, en Suède et en Au Royaume-Uni et en Allemagne.

L'école Systema des cosaques de Sibérie avait des membres en Autriche, en Croatie, en République tchèque, en Finlande, en France, en Hongrie, en Italie, en Slovaquie, en Slovénie, en Espagne et au Royaume-Uni.

Une autre école de systema, implantée à Chypre, en Grèce et en Italie et liée à Vadim Starov, qualifié par Chmelnizki "d’officier du GRU qui n’est que formellement à la retraite", est celle dont l'utilisation des insignes et slogans du GRU est "la plus flagrante".

Kross, l'ancien chef de la Kapo, juge que les autorités européennes devraient accorder plus d'attention aux menaces physiques posées par les renseignements russes.

Kross note que des officiers du GRU ont récemment dispensé une formation de combat à un groupe néo-nazi en Hongrie, au Front national hongrois et à des groupes similaires en Slovaquie, les Conscrits slovaques et le Mouvement révolutionnaire slovaque.

Il rappelle également que le GRU a tenté de mettre en scène un coup anti-Otan au Monténégro l'année dernière.

A propos des cyberattaques attribuées au GRU en Allemagne, Kross observe que les opérations spéciales sont plus "agressives" et plus "dangereuses".

"Une cyberattaque peut causer beaucoup de dégâts, mais une opération spéciale nécessite l’affectation d’une équipe d'agents secrets dans le pays ciblé", explique-t-il.

"L'utilisation récente par la Russie d'opérations spéciales en Europe semble être plus qu'une simple liste d'incidents aléatoires", remarque-t-il. "Elles sont en augmentation systématique et cela se passe non seulement dans les Balkans occidentaux, mais aussi dans le reste de l'Europe".

Mark Galeotti, un expert britannique sur la Russie, note de son côté que les services de renseignement russes sous-traitent parfois des opérations en Europe à des groupes du crime organisé russe afin de dissimuler leur responsabilité.

"Il est prouvé que les renseignements russes passent des contrats avec certains groupes du crime organisé basés en Russie pour mener certaines actions," assure-t-il à EUobserver.

Dans un rapport publié en avril Galeotti, qui travaille à l'Institut des relations internationales de Prague, affirme que les criminels russes en Allemagne remplissent des tâches "banales" pour les espions russes, comme de la "simple surveillance" ou de la livraison de "matériel ou messages".

Il ajoute que le GRU et le FSB utilisent la mafia russe pour "générer des fonds opérationnels pour des mesures politiques actives en Europe", un euphémisme pour désigner des des pots-de-vin, "afin qu’ils ne portent pas 'de traces' russes".

Galeotti souligne également activités de formation du GRU en Hongrie et la tentative présumée de coup d'Etat au Monténégro et note que la mafia pourrait être utilisée pour aider la cinquième colonne du Kremlin en Europe à mener des opérations plus sérieuses en cas d'hostilités.

La "capacité de la mafia russe à faire du trafic et de la contrebande d'armes et d'équipements militaires" dans l'UE serait "d'une utilité particulière pour le Kremlin", observe-t-il.

La liste de Poutine

Chmelnizki n'est pas le seul adversaire de Poutine vivant en Europe qui ne se sentait pas en sûreté à l'intérieur des frontières de l'UE ou de l'Otan.

Egmont Koch, qui a réalisé le documentaire de la ZDF sur les agents tchétchènes, confie à EUobserver que l'ancien officier du FSB à qui il a parlé a voulu rester anonyme parce qu'il craignait des représailles.

Une liste des meurtres présumés du Kremlin en Europe de l'Ouest ces dernières années comprendrait entres autres celui d’Alexander Litvinenko, un déserteur du FSB, empoisonné au Royaume-Uni en 2006, et celui d’Alexander Peripilichny, un dénonciateur anti-FSB, décédé soudainement au Royaume-Uni en 2012.

Les décès soudains en Allemagne de deux députés travaillant sur les relations avec la Russie – Philip Missfelder en 2014 et Andreas Schockenhoff en 2015 – ont également suscité des théories du complot.

Meister, de l'Institut allemand des affaires étrangères, qui connaissait Missfelder, assure que le député était en mauvaise santé, mais il remarque que certains de ses collègues estiment que ces deux décès "ne pouvaient pas être normaux".

Mikhail Khodorkovski, un ancien magnat du pétrole russe en conflit avec Poutine, demande aux Etats européens d'accorder davantage d'attention aux menaces physiques posées par les renseignements russes.

Khodorkovski vit au Royaume-Uni depuis qu'il est sorti de prison. Si le régime russe voulait le tuer, dit-il, il ferait sous-traiter ce meurtre par des criminels tchétchènes installés en Autriche. Il assure que les renseignements russes ont une liste de personnes en Europe "dont la mort serait désirable pour Poutine et son entourage".

"La liste n'est probablement pas si courte. Ce ne sont pas des centaines de personnes non plus, mais même si vous tuez seulement 10 personnes, cela interpellera du monde", dit-il à EUobserver.

"L'Occident a cessé de penser aux opérations spéciales russes il y a environ 30 ans [à la fin de l'URSS], mais il doit comprendre et voir cette menace différemment aujourd'hui".

Cet article a été originellement publié en anglais

This article was originally published in English

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